Rechercher
  • La rédaction

La mission du Forum des Iles du Pacifique remet en cause la légitimité de la 3ème consultation

Dernière mise à jour : 17 juil.

L’article du magazine Islands Business paru en début de semaine est passé en dehors du radar des médias traditionnels. Il révèle pourtant en exclusivité le rapport de la mission du Forum des Iles du Pacifique (FIP) venue en Nouvelle-Calédonie pour assister à la 3ème consultation d’autodétermination du 12 décembre 2021. Attention, ce rapport est beaucoup moins diplomatique que le projet de résolution adopté en juin par le Comité de décolonisation de l'ONU. Il remet clairement en cause la légitimité du scrutin.


Islands Business a réussi à se procurer le rapport de la mission du Forum transmis vendredi dernier aux ministres des Affaires étrangères du Pacifique dans le cadre du 51ème sommet du FIP qui se tient actuellement à Suva (Fidji). Un document tant attendu par l’Etat français et les dirigeants politiques calédoniens vu les conditions dans lesquelles la consultation du 12 décembre dernier s’est déroulée. Rappelons, en effet, que le FLNKS avait appelé à la « non-participation » après que l’Etat français ait refusé de reporter le scrutin au 2nd semestre 2022.


Une demande de report que les indépendantistes justifiaient par les conditions d’organisation de la consultation jugées catastrophiques et inacceptables, selon eux, au regard des enjeux pour l’avenir de l’archipel :


- Le non-respect de la décision du Comité des signataires de 2019 qui exigeait que le document sur les conséquences du OUI et du NON soit élaboré en concertation avec les forces politiques locales ;

- La décision de l’Etat de présenter dans ce document le seul scénario d’une indépendance de « rupture » en cas de victoire du OUI ;

- Le non-respect de la décision du Comité des signataires de 2019 qui excluait l’organisation de cette 3ème consultation entre septembre 2021 et août 2022 ;

- La dégradation des conditions d’organisation du scrutin et de campagne électorale en raison de l’épidémie de Covid-19 apparue en septembre 2021 faisant plus de 200 morts en quelques semaines (inscription aux bureaux de vote délocalisés contraints en raison des déplacements limités, rassemblements réduits pour tenir des meetings, familles océaniennes endeuillées…).


Les résultats de la 3ème consultation avaient alors débouché sur une abstention record de 56% et une victoire écrasante du NON (96,5%) mais à relativiser puisque ne représentant seulement que 41% des électeurs inscrits.


La mission du FIP dirigée par l’ancien diplomate fidjien, Ratu Inoke Kubuabola, le secrétaire général du Forum, Henry Puna (îles Cook), et le haut-commissaire des Samoa aux Fidji, Ali’ioaiga Feturi Elisaia, ne mâche pas du tout ses mots. Le rapport conclu :


« Le référendum d'autodétermination qui a eu lieu le 12 décembre 2021 s’est tenu avec la non-participation de l'écrasante majorité des peuples autochtones de Nouvelle- Calédonie. Le résultat du référendum est une représentation inexacte de la volonté des électeurs inscrits et peut plutôt être interprété comme la représentation d'une division ethnique profondément ancrée en Nouvelle-Calédonie, que le Comité craint d'avoir été exacerbée par le refus de l'État de reporter le référendum »


La mission du Forum ajoute que :


« un report aurait pu empêcher la polarisation politique qui menace maintenant de faire dérailler tout le travail acharné et les réalisations qui ont été accomplies au cours des trois dernières décennies ».


Face à la décision du Conseil d'Etat du 3 juin qui valide juridiquement la 3ème consultation, la mission du Forum relève que si :


" aucun seuil minimum de participation électorale n'est requis pour légitimer légalement le résultat du référendum, les principes de la démocratie comme la participation électorale faisaient cruellement défaut ".


En février dernier, le secrétaire général du FIP, Henry Puna, déclarait également à Islands Business : "Je pense que l'option prise par le FLNKS de ne pas participer au référendum était la chose honorable à faire […] Mon sentiment général était un sentiment de tristesse face à la situation sur le terrain là-bas", en ajoutant que "La tristesse que j'ai ressentie en constatant que les voix de la communauté indigène n'ont pas été entendues ou prises en compte."


Un constat fait par les représentants des Etats du Pacifique qui se situe donc à l’extrême opposé du discours des loyalistes pour qui ce scrutin traduit la volonté des Calédoniens à demeurer définitivement dans la France en mettant fin au processus de décolonisation engagé depuis 30 ans. En somme, à travers ce rapport, les Etats du Pacifique souhaitent ni plus, ni moins rappeler aux Calédoniens et à la France, principale promotrice de l’axe indo-pacifique, leur soutien indéfectible à la revendication indépendantiste en Nouvelle-Calédonie. Et quand bien même les enjeux géostratégiques de la région ont pu évoluer, la France continue d’avoir, en tant que puissance administrante, une responsabilité à assumer dans la décolonisation de ce territoire.


A Suva, le lobbying de l’Etat français se ressent fortement. Alors que le 1er juillet, le nouveau Premier ministre australien Anthony Albanese était reçu à l’Elysée par Emmanuel Macron, Islands Business révèle la demande formulée cette semaine à Suva par la délégation australienne visant à « édulcorer » les termes du projet de résolution saluant le rapport de la mission du Forum. Une façon pour les Australiens, semble-t-il, d’éviter que la France puisse se vexer davantage à un moment où Camberra souhaite rétablir la confiance avec Paris après l'épineuse affaire des sous-marins.


Quoi qu’il en soit, le rapport du Forum constitue un énième coup dur pour la stratégie indo-pacifique portée par l'Etat Français. Le message lancé à destination de Paris et Bruxelles semble clair et limpide : la stratégie indo-pacifique ne pourra se faire au détriment de la revendication indépendantiste en Nouvelle-Calédonie. Comme un rappel à l’Histoire, à cette période où la France était boycotté par l’ensemble de nos voisins en raison des « casseroles » que Paris ne daignait traiter et qui déstabilisaient toute la région : affaire du Raimbow Warrior en Nouvelle-Zélande, essais nucléaires en Polynésie française, les Evènements de 1984-1988 en Nouvelle-Calédonie… et c’est à compter du traitement du dossier calédonien à travers la signature des accords de Matignon-Oudinot en 1988 que la France a su reprendre du galon aux yeux de nos voisins pour développer sa politique de coopération et le niveau de relation qu’elle capitalise aujourd’hui dans la région. Un détail de l’histoire que beaucoup de Calédoniens ont oublié ou ne connaissent vraisemblablement pas.


* L'article du magazine Islands Business disponible en cliquant ici


920 vues0 commentaire